dimanche 3 mai 2015

Points chauds

Auteur: Laurent Genefort
Maison d'édition française: Le Bélial
Date de publication: 2012
Nombre de pages: 384

En 2019, de mystérieux portails s'ouvrent au quatre coins de la Terre. Ils laissent passer un grand nombre d'espèces extraterrestres qui transitent par notre petite planète bleue, changeant à jamais nos sociétés et notre vision de l'univers...

Laurent Genefort est un auteur qu'on ne présente plus. Il fait partie des cadors de la littérature de l'imaginaire en France. Né à Paris en 1968, il grandi en lisant les space opera de grands noms tels que Stefan Wul (Niourk), Frank Herbert (Dune) ou Jean-Pierre Andrévon (Gandahar). Il finit par se lancer dans les joies du fanzine et se fera repérer par Serge Brussolo, qui l'enjoint à écrire. Il est à l'époque étudiant en lettre (il consacrera sa thèse aux romans de science fiction). En résultera Le Bagne des Ténèbres, son premier roman. D'emblée, il s'avère être un formidable créateur de mondes, son imagination fertile lui permettant de développer une véritable mythologie. En 2001, il publie le premier tome de ce qui sera son grand œuvre, le cycle d'Omale avec le roman éponyme. Si la science fiction est son style de prédilection, il a aussi explorer les domaines de la fantasy (Les Ères de Wethrïn , Hordes...). Il a publié une quarantaine de romans, parmi eux, celui qui nous intéresse: Points Chauds.

Tout d'abord, parlons de la genèse du roman. A l'origine, il s'agit d'une nouvelle intitulée Rempart et publiée en 2011 dans le magazine Bifrost (un trimestriel centrée sur la SF et la Fantasy). Cette nouvelle nous narrait l'histoire à partir d'un seul point de vue, contrairement au roman, qui adoptera une structure éclatée. 

 
Comme dit précédemment, le postulat de départ du roman est que la Terre devient une zone de transit pour des milliers d'espèces aliens à partir de 2019 et l'ouverture des Bouches (les fameux portails). On suit quatre personnages principaux dans leur évolution à partir de cette date décisive: Léo, un français membre de Rempart, une force militaire internationale qui , sous l'égide des Nations Unies, intervient lors des incidents concernant les aliens et qui les guide d'une Bouche à l'autre; Prokopié, un Nénétse sibérien qui décide d'accompagner un groupe d'aliens Héhé Ty dans une dernière transhumance à travers la toundra; Camilla, une humanitaire italienne engagée en Afrique et qui doit faire face à la violence des milices envers les êtres venus d'ailleurs; et Raji, un scientifique indien fasciné par les Corcovados, une espèce extraterrestre paisible et curieuse. Grâce à ces divers points de vue, Genefort réussit à éviter le manichéisme primaire et permet d'interroger l'altérité (la grand thématique de son oeuvre) non seulement envers vers les aliens mais aussi entre humains, qui sont parfois très étrangers à leurs congénères.

En ce sens, le portrait que l'auteur brosse de l'humanité est assez intéressant, il nous montre toutes les dérives et les absurdités qui nous caractérisent et sont exacerbées par cette situation à tout le moins perturbante. Il évoque donc nombre de sujets, religion (croisades contre les ''étrangers), économie (exploitation des aliens dans des atelier clandestins), société... Mais aussi le meilleur, les divers héros (sauf peut être Léo, dans un premier temps) sont intéressés par les aliens, cherchent à les comprendre et à apprendre d'eux. Il y a donc autant de noir que de blanc dans ce petit roman qui concentre beaucoup en peu de pages. On pourrait songer à District 9 de Neil Blomkamp pour le sous propos qui se cache derrière, même si dans ce cas précis, la critique est plus générale et ouverte.

Sur la forme aussi, ce choix narratif est intéressant. Il permet au roman d'avoir un rythme dynamique passant d'un personnage à l'autre avec aisance, entre deux entrefilets donnant des informations globales sur notre monde en effervescence. Le caractère épistolaire de certains passages est parfaitement maîtrisé. Le style est concis, efficace et permet de rentrer d'emblée dans cet avenir pas si lointain et incongru, l'acuité de la vision de Genefort nous le rappelant assez souvent. Son imagination foisonnante lui permet de créer des aliens comme on en a jamais vus (pas de petits hommes verts ou gris ici).

Je vous recommande de faire l'acquisition de l'édition de poche, qui comprend un guide de survie, Aliens, mode d'emploi, à la fois très drôle et passionnant (il est surtout question d'entretenir de bons rapports avec ces nouveaux voisins, car certain s'installent définitivement sur Terre). Assez tordant par moment, il permet de développer un peu plus l'univers bâti dans le roman en lui adjoignant de nouveaux détails et espèces extraterrestres toutes plus originales et intéressantes les uns que les autres. 


En résumé, un petit bijou de SF humaniste, à la fois drôle, touchant, parfois sombre mais toujours diablement intelligent.

lundi 20 avril 2015

La Légende de la Mort

Titre complet: La légende de la mort en Basse-Bretagne.
Auteur: Anatole Le Braz
Maison d'édition française: plein (archiPoche pour la version poche et Au Bord des Continents pour la version illustrée)
Date de publication: 1893
Nombre de pages: 461

Une recueil d'histoires présumées vraies et de superstitions entourant la mort et l'Au-delà en Bretagne...

Breizh SWAG
Anatole Le Braz est probablement le plus grand écrivain breton. Né en 1859, il est professeur et conférencier spécialisé dans le folklore de sa terre natale des Côtes d'Armor. Il fut toujours publié en français malgré sa parfaite maîtrise des dialectes bretons (du coup, ses poèmes sont quasiment tous inédits). Un comble pour cet acteur essentiel du mouvement régionaliste breton de la fin du XIXème. Ce grand attachement ne l'empêchera pas d'être un homme du monde qui donna des conférences , au  profit de l'Alliance française, jusqu'aux Etats-Unis. Il mourut en 1926, laissant derrière lui une œuvre abondante, tant romanesque que ''sociologique'' ou folklorique. 



La Légende de la Mort est certainement son ouvrage le plus connu, et pour cause!! Il s'agit clairement d'un témoignage de première main sur ce folklore et ses traditions que l'auteur affectionnait tant. Sur près de 500 pages, on découvre nombre d'histoires, dont certaines font plutôt froid dans le dos. La vivacité de la culture celtique est au cœur de l'oeuvre, qui nous montre une Bretagne singulière, à part dans le territoire français qui n'a eu de cesse de s'uniformiser au fil du temps. Les vieux contes ont la peau dure et continuent de rythmer la vie quotidienne des habitants de ces régions rurales. 


Le découpage du livre est très efficace. Chaque chapitre est consacré à une thématique: intersignes (signes avant-coureurs de la mort), sort réservé aux noyés, Enfer, Paradis et, bien sûr, l'Ankou...
Il convient de revenir sur cette figure centrale des mythes bretons. L'Ankou (que l'on aperçoit dans Kaamelott, par exemple) est un vieil homme pâle utilisant un vieille charrue grinçante pour collecter, avec l'aide deux acolytes, les âmes des morts. Munie d'une faux à la lame inversée, il est en somme une version masculine de la grand Faucheuse, autant craint que respecté par les bretons qui frémissent à l'idée de le croiser sur une petite route la nuit...Bien qu'important, il n'est présent que dans un seul chapitre du livre, qui a bien plus à raconter.


Les histoires qui nous sont contées ont souvent une dimension morale et sont autant des mises en garde que des récits idéaux pour une veillée au coin du feu. On est souvent effrayé ou un peu triste face au désespoir qu'ils renferment. Mais, de temps à autre, une belle histoire émerge, comme un diamant au milieu du charbon. En ce sens, celles consacrée à Ys (l'Atlantide bretonne) sont assez belles, voire épiques. Certaines ont carrément un côté épique et forment de brèves épopées. La rédemption est toujours présente, et on sent l'influence de la culture chrétienne sur ces vieux mythes.


Le style est efficace, usant de l'oralité comme il se doit (Anatole ayant littéralement battu la campagne pour collecter toutes ces histoire de la bouche de ceux qui les ont vécues ou entendues). On est pris dans l'ambiance et les nombreux passages en Breton sont traduits ce qui rend le tout très accessible. On se croit marcher dans les pas de Le Braz en lisant son ouvrage très vivant. 

Une maison de Korrigan, pour détendre l'atmosphère et parce qu'il faut bien parler de Korrigans
Au fil des décennies, ce livre s'est avéré être l'un des plus prisés des amateurs de folklore. Il a connu de nombreuses éditions, mais je vous en recommande deux: la première en version poche avec une superbe gravure de Gustave Doré en couverture (plutôt à propos) et préfacée par Claude Seignolle (un spécialiste de ces questions), la deuxième richement illustrée et éditée chez Au Bord des Continents (qui est une formidable maison si vous aimez la fantasy et ses sources légendaires).


En bref, si vous aimez la Bretagne et sa culture ou que vous intéressez au folkolore de manière plus général, voilà un incontournable à lire au moins une fois. On ne voit qu'une partie du riche folklore breton, mais la balade est riche et dense.