dimanche 19 juillet 2015

Le Parrain


Titre original: The Godfather
Auteur: Mario Puzo
Maison d'édition française: Robert Laffont
Date de publication: 1969 USA, 1970 France 
Nombre de pages: 482

La sombre et fascinante saga de la Famille Corleone, grande organisation de la Mafia Italo-américaine...

Mario Puzo est un écrivain américain né à New-York en 1920 et mort à Long Island en 1999. Il grandit dans une famille napolitaine de Hell's Kitchen. Il s'engagera dans l'US Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale mais sera vite démobilisé à cause de ses problèmes de vue. Il est envoyé en Allemagne en tant qu'officier chargé des relations publiques au début de la Guerre froide. Il en tirera la matière de son roman The Dark Arena, publié en 1955. Il fera ensuite carrière dans le journalisme. Après la publication de The Fortunate Pilgrim (1965), son éditeur lui suggère de centrer son prochain roman sur la Mafia. La suite, on la connaît. Le Parrain est publié en 1969 et est un succès retentissant, qui donnera naissance aux énormes adaptations (surtout les deux premiers volets) par le jeune Francis Ford Coppola. On s'en tiendra là parce que cet aspect de son travail est bien connu. A noter toutefois que Puzo obtiendra deux Oscars pour son travail sur ces adaptations. Il continuera à écrire pour le cinéma, notamment les scripts des deux premiers Superman (vous l'avez pas vue venir celle-là hein?). Il consacrera sa vie à ses romans jusqu'au bout et en laissera certains inachevés. 

Une uchronie basée sur le sort de la famille Kennedy
 
Haaaaaaaaa, Le Parrain, beaucoup en parlent comme du meilleur film de tous les temps mais certains ignorent qu'il s'agit d'une adaptation. Et quelle adaptation!! Le roman original est particulièrement dense et riche et le film peine à suivre la cadence tant les personnages sont nombreux, fouillés et travaillés. On se croirait dans une version gangster de Game Of Thrones. Grosso modo, l'intrigue est la même que celle du premier film (avec en plus les flashback se focalisant sur la jeunesse de Vito). On découvre donc une famille en proie à de profonds changements alors que la Seconde Guerre mondiale se termine et que le fils prodigue, Michael, rentre à la maison. Son père, Vito est le chef de famille dans tous les sens du terme et doit faire face aux nombreux défauts de ses autres fils, Sonny et Fredo. La situation est d'autant plus critique qu'un marché avec un trafiquant de drogues pose des questions existentielles à ses ''hommes d'honneur'' qui doivent survivre dans un mode en plein changement. Le chaos qui va en résulter va tout balayer sur son passage et changer l'équilibre des forces du monde souterrain qui sape les fondations de la société américaine. Il est difficile de résumer tout ça pour ceux qui ne l'ont pas vu/lu et sans intérêt de le faire pour ceux qui connaissent bien cet univers. 

Une des choses qui frappe dès les premières pages c'est le nombre ahurissant de détails qui nous est balancé dans la tronche. La fameuse ouverture au mariage de la famille du Don nous présente ENORMEMENT de personnages, chacun avec leur histoire et leur personnalité qui sont fort bien esquissées. Certains sont d'ailleurs complètement abandonnés dans le film, et on comprend pourquoi, pas assez de place. La logique du livre et du film est de présenter un monde à part, en marge de la société respectable tout en étant au cœur de celle-ci. Tout est affaire de liens, de connexion, de famille et d'amitié. Ces liens inextricables sont aussi fascinants à suivre que les personnes qui les portent. Un peu à l'image du splendide visuel de la couverture que l'on doit au prolifique S. Neil Fujita (qui a signé nombre de covers iconiques du mythique label de jazz Blue Note) et qui sera repris pour les besoins des films. La famille Corleone est vaste et navigue aisément entre la criminalité et la respectabilité, ce qui la rend ambiguë au possible, donc passionnante à découvrir. On prétend que Puzo s'est inspiré de la réalité de la communauté Italo-américaine pour dresser ce portrait, et il est vrai qu'il sonne authentique. Sur le plan criminalistique, on peut dire que ça tient la route, on a droit à une image, certes fictionnelle, mais très crédible du monde de la Mafia. Il a introduit un grand nombre de termes propres à celui-ci au grand public: omerta, consigliere, Cosa Nostra... On peut s'amuser à faire le lien avec de véritables mafiosi (Lucky Luciano, Meyer Lansky...) et ceux faits de papier de Puzo. D'ailleurs, le livre fut une des sources d'information de certains juges travaillant sur les affaires de crime organisé de l'époque. 

 
Au niveau du style, on est saisi par l'ambivalence de Puzo. Les scènes de violence et de sexe (assez nombreuses, souvenez-vous, GoT...) sont crues et graphiques tandis que lorsqu'on touche aux émotions et sentiments des personnages, les choses se font bien plus subtiles. La connaissance qu'à l'auteur de l'âme humaine est un outil redoutable qui lui permet de créer des êtres incroyablement ''vrais'' et contrastés. En ce sens, cette alternance offre un contraste fort appréciable et confère encore plus de force et d'épaisseur à l'univers qui nous est livré. En termes de rythme, on passe souvent d'un personnage à l'autre et on voit du pays (New-York, Los Angeles, Las Vegas, la Sicile...) ce qui maintient constamment l'intérêt. On a presque l'impression de livre un roman feuilletonnesque, bien qu'il ait directement été publié en un seul tome. 


Portrait de famille...
Au niveau du propos, difficile de vraiment savoir de quoi il retourne. Puzo voit ce travail comme une simple histoire de mafieux, mais il y a beaucoup de thématiques sociales qui sont abordées:sexisme, racisme, valeurs traditionnelles, communautarisme... Le livre en dit beaucoup sur la société américaine de l'époque sans donner de leçons ou se transformer en pamphlet. On pourrait l'accuser d'être complaisant vis-à-vis de la Mafia, ce qui n'est pas tout à fait faux mais aussi plus complexe. Vito Corleone est présenté comme un modèle d'honneur et d'intégrité mais n'oublions que les points de vue exprimés sont ceux des personnages, pas de l'auteur. Il est donc difficile de savoir où on nous emmène et chacun à sûrement sa vision du livre. Il se peut tout simplement que Puzo ait juste voulu faire une histoire populaire de brigands magnifiques...Quoi qu'il en soit, c'est une saine lecture, très plaisante et divertissante avec un style racé et affirmé (auquel la traduction confère une petit côté désuet appréciable)

Un must que tout cinéphile se doit d'avoir lu. Et pour les autres, un petit séjour dans les souterrains criminels à ne pas rater.

dimanche 3 mai 2015

Points chauds

Auteur: Laurent Genefort
Maison d'édition française: Le Bélial
Date de publication: 2012
Nombre de pages: 384

En 2019, de mystérieux portails s'ouvrent au quatre coins de la Terre. Ils laissent passer un grand nombre d'espèces extraterrestres qui transitent par notre petite planète bleue, changeant à jamais nos sociétés et notre vision de l'univers...

Laurent Genefort est un auteur qu'on ne présente plus. Il fait partie des cadors de la littérature de l'imaginaire en France. Né à Paris en 1968, il grandi en lisant les space opera de grands noms tels que Stefan Wul (Niourk), Frank Herbert (Dune) ou Jean-Pierre Andrévon (Gandahar). Il finit par se lancer dans les joies du fanzine et se fera repérer par Serge Brussolo, qui l'enjoint à écrire. Il est à l'époque étudiant en lettre (il consacrera sa thèse aux romans de science fiction). En résultera Le Bagne des Ténèbres, son premier roman. D'emblée, il s'avère être un formidable créateur de mondes, son imagination fertile lui permettant de développer une véritable mythologie. En 2001, il publie le premier tome de ce qui sera son grand œuvre, le cycle d'Omale avec le roman éponyme. Si la science fiction est son style de prédilection, il a aussi explorer les domaines de la fantasy (Les Ères de Wethrïn , Hordes...). Il a publié une quarantaine de romans, parmi eux, celui qui nous intéresse: Points Chauds.

Tout d'abord, parlons de la genèse du roman. A l'origine, il s'agit d'une nouvelle intitulée Rempart et publiée en 2011 dans le magazine Bifrost (un trimestriel centrée sur la SF et la Fantasy). Cette nouvelle nous narrait l'histoire à partir d'un seul point de vue, contrairement au roman, qui adoptera une structure éclatée. 

 
Comme dit précédemment, le postulat de départ du roman est que la Terre devient une zone de transit pour des milliers d'espèces aliens à partir de 2019 et l'ouverture des Bouches (les fameux portails). On suit quatre personnages principaux dans leur évolution à partir de cette date décisive: Léo, un français membre de Rempart, une force militaire internationale qui , sous l'égide des Nations Unies, intervient lors des incidents concernant les aliens et qui les guide d'une Bouche à l'autre; Prokopié, un Nénétse sibérien qui décide d'accompagner un groupe d'aliens Héhé Ty dans une dernière transhumance à travers la toundra; Camilla, une humanitaire italienne engagée en Afrique et qui doit faire face à la violence des milices envers les êtres venus d'ailleurs; et Raji, un scientifique indien fasciné par les Corcovados, une espèce extraterrestre paisible et curieuse. Grâce à ces divers points de vue, Genefort réussit à éviter le manichéisme primaire et permet d'interroger l'altérité (la grand thématique de son oeuvre) non seulement envers vers les aliens mais aussi entre humains, qui sont parfois très étrangers à leurs congénères.

En ce sens, le portrait que l'auteur brosse de l'humanité est assez intéressant, il nous montre toutes les dérives et les absurdités qui nous caractérisent et sont exacerbées par cette situation à tout le moins perturbante. Il évoque donc nombre de sujets, religion (croisades contre les ''étrangers), économie (exploitation des aliens dans des atelier clandestins), société... Mais aussi le meilleur, les divers héros (sauf peut être Léo, dans un premier temps) sont intéressés par les aliens, cherchent à les comprendre et à apprendre d'eux. Il y a donc autant de noir que de blanc dans ce petit roman qui concentre beaucoup en peu de pages. On pourrait songer à District 9 de Neil Blomkamp pour le sous propos qui se cache derrière, même si dans ce cas précis, la critique est plus générale et ouverte.

Sur la forme aussi, ce choix narratif est intéressant. Il permet au roman d'avoir un rythme dynamique passant d'un personnage à l'autre avec aisance, entre deux entrefilets donnant des informations globales sur notre monde en effervescence. Le caractère épistolaire de certains passages est parfaitement maîtrisé. Le style est concis, efficace et permet de rentrer d'emblée dans cet avenir pas si lointain et incongru, l'acuité de la vision de Genefort nous le rappelant assez souvent. Son imagination foisonnante lui permet de créer des aliens comme on en a jamais vus (pas de petits hommes verts ou gris ici).

Je vous recommande de faire l'acquisition de l'édition de poche, qui comprend un guide de survie, Aliens, mode d'emploi, à la fois très drôle et passionnant (il est surtout question d'entretenir de bons rapports avec ces nouveaux voisins, car certain s'installent définitivement sur Terre). Assez tordant par moment, il permet de développer un peu plus l'univers bâti dans le roman en lui adjoignant de nouveaux détails et espèces extraterrestres toutes plus originales et intéressantes les uns que les autres. 


En résumé, un petit bijou de SF humaniste, à la fois drôle, touchant, parfois sombre mais toujours diablement intelligent.