vendredi 10 juin 2016

Me And The Devil Blues



Auteur: Akira Hiramoto
Date de publication: 2009
Nombre de pages: 250
Maison d'édition française: Kana
Nombre de tomes: 5


L'histoire de RJ, un jeune paysan noir du Sud des Etats-Unis qui rêve de devenir bluesman...sans se douter du prix qu'il devra payer pour y parvenir...


Robert Johnson. Probablement l'une des figures les plus emblématiques de la musique populaire du Xxième siècle. Son ombre sulfureuse pèse de tout son poids sur le blues de la fin des années 30, il est souvent vu comme étant l'un des pères fondateurs du rock n' roll et son influence sur le genre ne saurait être remise en cause (Bob Dylan, Jimmy Page, Keith Richards, Eric Clapton, Jimi Hendrix...tous l'ont repris et vénéré). Né entre 1909 et 1912 dans le Mississippi (Etat au combien important dans l'histoire du blues) il ménera une vie errante d'ouvrier agricole avec sa mère et son beau père (son père biologique l'a abandonné peu après sa naissance). Il se marie avec la jeune Virginia, qui mourra en couches, à l'âge de 16 ans.

La bonne ambiance...

Un des deux seuls clichés
authentiques de la légende
A la fin des années 1920, Robert, vivant désormais à Robinsonville, commence à jouer de la guitare et de l'harmonica. Il rencontrera Son House (qui était déjà une légende dans le circuit des bars clandestins), qui le ridiculisera en lui conseillant de ne se consacrer qu'à l'harmonica plutôt qu'à la guitare. Dès lors, Johnson décide de partir, de revenir dans sa ville natale pour retrouver son père disparu. On ne sait si il le trouva, mais ce qui est sûr, c'est qu'il rencontra un mystérieux musicien, Ike Zinnerman. A son contact, il développera considérablement son talent de guitariste et commencera à se faire un nom dans tous les juke joints (bars réservés à la clientèle noire où le blues est né et s'est développé) où il passera. A son retour, deux ans plus tard, il impressionne tout le monde et même son ancien détracteur Son House s'inclinera devant sa nouvelle dextérité. La légende est déjà en marche, car le bruit court que Johnson aurait conclu un pacte avec le Diable à un fameux embranchement pour pouvoir jouer de la sorte un blues jamais vu. Il mènera dès lors un train d'Enfer, devenant musicien professionnel et enregistrera même pour le label Vocalion en 1936. Ainsi naîtront 29 chansons, dont le ''tube'' Terraplane Blues, qui achèveront d'écrire l'étrange saga de ce drôle d'oiseau...Il meurt le 16 août 1938, dans des circonstances mystérieuses (on parle d'une bouteille de whiskey empoisonnée par un barman jaloux...). Il laissera seulement une poignée de photos, mais trois tombes...et beaucoup de questions. Son héritage est tout aussi important que la fascination qu'a suscité son histoire pleine de zones d'ombre.

SWAG: Singer With A Guitar

Voilà donc pour l'homme qui a inspiré le manga qui nous intéresse, maintenant, parlons de son auteur. Akira Hiramoto est donc un magaka né en 1976. il est l'auteur de plusieurs séries dont la comique Agonashi Gen to Ore Monogatari (essayez de prononcer le titre rapidement, c'est rigolo) et le plus sérieux Prison School. Lorsqu'il annonce qu'il désire s'approprier la figure de Robert Johnson et d'en faire un manga sérieux et définitif, l'éditeur a un peu peur et lui colle un ''superviseur'', Takashi ''Hotoke'' Nagai, pour s'assurer de la bonne tenue de route du projet. Et en fait...c'est une réussite...


En créant RJ, l'avatar fictif de Johnson, il s'amuse avec la légende, en prenant à droite à gauche des éléments folkloriques pour les combiner à sa façon. On voit donc RJ passer de paysan malheureux à aspirant bluesman, pris dans un engrenage effrayant à la suite du fameux ''pacte''. Il disparaît, laissant sa compagne 6 mois sans même s'en rendre compte, comme victime d'un mauvais sort. Il rencontre Clyde Barrrow (la moitié masculine de Bonnie & Clyde) et se bat constamment pour sauver sa peau... En dévoiler plus serait trop en dire, sachez simplement que la série nous offre deux méchants d'anthologie, parfaitement icônisés, des personnages crédibles et une intrigue qui, si elle prend son temps n'en est pas moins haletante. L'auteur nous entraîne dans un pur road trip fou et sordide dans le Sud profond. Il utilise avec pertinence un contexte difficile (ségrégation, prohibition...) mais propice à des situations tendues et dramatiques. Le fantastique se mêle alors à la réalité historique, nous offrant de grands moments de frissons dans une ambiance jamais vue pour un manga. Portant une réflexion profonde sur la violence propre à l'être humain, le rapport entre péché et religion, l'hypocrisie et, bien sûr, le sens du blues... Vous l'aurez compris, il s'agit d'un seinen (manga mature réservé aux adultes), il est donc publié dans la collection Big de Kana, dévolue à ce type d'oeuvres.

Bleu est une couleur chaude

Et la forme n'est pas en reste!! Le dessin est tout simplement splendide! Hiramoto nous offre des double pages incroyablement détaillés avec un sens de la composition ultra affûté. Les scènes d'action sont dynamiques et tout à fait lisibles. Les contrastes noir/blanc, les jeux de lumière et d'ombre et l'encrage hallucinant permettent au dessin de briser les limites des cases pour mieux nous fracturer la rétine. Une sacrée performance, le bonhomme gérant le scénario et le dessin à lui tout seul, fait rare tant au Japon qu'ailleurs...Les différents tomes portent tous les titre d'une chanson de Robert Jonhson, tout comme la série d'ailleurs. De plus, ils arborent tous une couleur qui leur est propre et qu'on retrouve jusque sur la tranche, les pages étant teintées. De beaux objets donc, tous se concluant par une postface d'un bluesman japonais, l'occasion de découvrir cette scène musicale aussi vivace que méconnue.
Le p'tit gunfight qui va bien

Alors, me direz-vous, cette série a-t'elle un défaut? Et bien, oui et il est aussi peu courant que frustrant...elle est inachevée. L'auteur a tout simplement tout arrêté en 2007 pour reprendre en 2015. Il y a donc 4 tomes sortis en français et 5 au Japon, sans qu'aucune traduction ne soit disponible...voilà. Et c'est vraiment dommage tant le projet est unique en son genre, intéressant de par son profond respect pour le sujet traité et l'inspiration débordante de son auteur à l'esprit tordu. Alors pourquoi en parler? Et bien parce que c'est assurément une perle méconnue, que ça nous change des bons gros shonen/blockbusters et que le caractère inachevé de l'oeuvre contribue à la draper d'une aura presque mystique, tout comme son illustre modèle de chair et de sang. Alors, si vous me demandez si la route vaut le coup malgré tout, je répond: OUI, mille fois OUI. Avec un peu de chance, si plus de gens achètent cette série, on aura droit à une vraie fin en France...Voilà, à vous de voir maintenant...

Un juke joint dans le manga



Si vous souhaitez aller plus loin, je vous conseille les ouvrages suivants:


Love in vain de Jean-Michel Dupont (pas de chance) et Mezzo. Une belle BD franco-belge, qui nous conte l'histoire de Johnson sous un angle plus réaliste et qui a fait sensation à sa sortie. Son noir et blanc racé et élégant ainsi que son scénario aux petits oignons y sont pour quelque chose...







A la recherche de Robert Johnson de Peter Guralnick. Un livre historique donc, qui prend pour fil rouge le voyage de l'auteur à travers les lieux qu'a hanté le fameux chanteur. Guralnick étant un immense passionné de musique populaire américaine, le livre est une référence, comme tous ses autre ouvrages consacrés à la soul, la folk, la country et le blues...Piochez donc dans sa bibliographie, vous trouverez forcément quelque chose qui vous intéresse...






mercredi 27 avril 2016

Sur les traces de Dracula




Auteurs: Hermann, Séra, Dany, Yves H
Maison d'édition: Casterman
Date de publication: 2009
Nombre de pages: 319

Une série de bande dessinées en trois tomes se penchant sur le personnage du fameux noble roumain aux multiples facettes, réelles et mythiques...


Dracula est clairement une des figures les plus importantes de la culture pop...être aux multiples visages (littéralement...) il a eu droit à des adaptations, déclinaisons et autres apparitions sur tous les supports possibles et imaginables...Il mérite amplement un tel traitement, tant cette figure est riche, dense et intemporelle...ça tombe bien, aujourd'hui, on le pose sur la table d'opération...


Transylvania! Fuck yeah!!

Les auteurs:

Hermann est probablement le plus connu de l'équipe. Dessinateurs génial à la carrière ultra riche (surtout connu pour l'énorme cycle des Tours de Bois-Maury) il a récemment été récompensé pour l'ensemble de son œuvre au festival d'Angoulême. A ses côtés, au scénario, on trouve son fils, Yves H qui signe toutes les intrigues de la série.


Yves H et son pôpa Hermann

Au dessin, nous avons aussi Séra, un vétéran d'origine cambodgienne auteur des dessins de la série les Processionnaires.

Séra

 Et, pour finir, Dany, Belge à la longue carrière et à la bibliographie foisonnante.

Dany (vous aussi vous trouvez qu'il ressemble
à un mélange entre Harisson Ford et Patrick Sébatien?)




Vlad III Tepes,
handsome is my second name...

Entrons donc dans le vif du sujet, qu'elle est donc cette série? Il s'agit en fait de trois one shots ayant certes en commun le personnage de Dracula mais se focalisant chacun sur un aspect très précis du bonhomme. Le premier tome nous parlera de Vlad III Tepes, surnommé Dracula, le personnage historique (qui aurait inspiré Bram Stoker même si il est difficile de dire dans quelle mesure...). Le second de Bram Stoker lui-même et de l'écriture de son chef-d'oeuvre (Dracula le roman sorti en 1897) et le troisième...et bien il est ''particulier''.




Commençons donc la critique, tome par tome.

Le premier, titré Vlad l'Empaleur, est donc un récit biographique du voïevode (et non, le vrai Dracula n'a jamais été comte) de Valachie (et il n'a pas on plus régné sur la Transylvanie), une principauté roumaine. Le dessin d'Hermann est très réaliste, assez organique tout en nous offrant de belles compositions qui respirent au travers d'un découpage souple, tout comme les sublimes couleurs et lumières, qui soulignent à merveille la dramaturgie du propos. Ledit propos est assez intéressant puisqu'il s'intéresse à une figure empreinte d'un certain mystère et d'une réputation sulfureuse. On suit donc Vlad de sa naissance à sa mort, au travers de son combat pour tenir le trône de son domaine, pris entre le marteau et l'enclume. D'un côté, l'empire ottoman (dont il fut un temps l'otage) le pousse à se soumettre, tandis que ses voisins voient d'un mauvais son tempérament brutal et sans concessions et tentent de le canaliser et parfois et de l'éliminer...Le contexte est assez complexe (les Balkans n'ont malheureusement pas attendu les années 90 pour vivre dans le chaos...) et repose sur un cycle sans fin de trahisons, au milieu desquelles va surnager le guerrier en armure rouge. On doit saluer le talent de Yves H. qui réussit à rendre le tout parfaitement lisible et digeste, racontant une intrigue complexe qui ferait passer Game Of Thrones pour Oui Oui à la Plage (sisi...), le tout sur seulement 67 pages. La violence est souvent crue et la figure de Vlad a clairement de quoi effrayer tout en conservant une aura de fascination presque morbide. A noter que chaque tome comportera un dizaine de pages dévolues à des informations sur le contexte dans lequel il se déroule (un bon complément qui permet d'approfondir le sujet) Une entrée en matière remarquable, qui nous montre que le Dracula réel n'a rien à envier à son homologue de fiction et qui laisse présager le meilleur pour la suite.

La naissance du p'tit Vlad...ça claque hein?



Une des rares photos de Stoker, prise en 1905
#autérité
La seconde partie, baptisée sobrement Bram Stoker, nous entraîne donc dans l'Angleterre victorienne, et nous conte l'histoire de Bram Stoker, l'auteur injustement méconnu d'un roman pourtant universel, Dracula. Là encore, on le suit de sa naissance jusqu'à sa mort. Et c'est LA CLAQUE. Ce deuxième tome est vraiment une surprise aussi belle qu'inattendue. On a droit à une approche assez hors norme, tant sur le fond que sur la forme. La composition est unique, alternant habilement cases et extraits du roman. Les planches ont chacune leur propre structure, ce qui est très inhabituel. Le dessin est fait de manière numérique, ce qui est normal vu le challenge que présente le récit. On a droit à des traits blancs qui semblent émerger d'arrières plan d'un noir d'encre. Les visages sont pâles, d'un gris bleuâtre et les décors paraissent éthérés. Pour ce qui est de l'intrigue, on se concentre donc sur Bram Stoker, de son enfance d'enfant souffreteux à sa mort dans le dénuement en 1912 (le jour du naufrage du Titanic, donc tout le monde s'en foutait...). On le voit passer de fonctionnaire à Dublin à régisseur dans un des théâtre les plus en vue de Londres, le Lyceum. Il se met alors au service d'un des plus grands acteurs britannique des son temps, Henry Irving. Cette relation particulièrement malsaine de dominant/dominé entre le régisseur et son patron/ami/modèle est au cœur du récit. Yves H émait une hypothèse intéressante dans ce tome, celle selon laquelle le chef-d'oeuvre de Stoker ne serait qu'une sorte de récit autobiographique fantasmé, soigneusement travesti en récit fantastique. Tous les personnages du roman seraient les différentes facettes des membres de l'entourage de Stoker (sa femme, Irving...). Dans cette plongée au cœur de la vie et de l'âme du géant irlandais, on croise du beau monde, tout le gratin romantique de l'époque (Wilde, Whitman...). On redécouvre avec surprise, mais non sans plaisir, ce roman au travers de son auteur. On perçoit dès lors la profonde détresse de Bram, ses obsessions (mariage heureux, force morale...) et le fait que cette œuvre lui permet d'extérioriser ses frustrations, lui qui semble avoir vécu ce qu'il nous conte...Une vraie merveille qui ouvre une porte immense sur un homme de l'ombre et son époque toute aussi sombre...Les suppléments permettent justement d'en apprendre plus sur les inspirations et sources de l'auteur (et montrent que le lien entre le Dracula de fonction et son modèle historique sont finalement assez ténus) et mettent en avant les liens entre la grande et la petite histoire.


Et voilà qu'arrive le troisième tome, Transylvania...et, comme dirait l'autre....c'est LE DRAME. Ce dernier segment, toujours scénarisé par Yves H et dessiné par Dany, brise la superbe ligne instaurée par ses prédécesseurs... Il s'agit cette fois de parler directement du Dracula de fiction, et bon...comment dire...Niveau scénar' on a droit à tous les poncifs du genre (le couple en crise, les vampiresses nymphos, le comte majestueux et maudit...) un gros gloubi boulga qui mixe tout ce qu'on a déjà vu 100 fois ou presque sur le personnage. En gros, un dessinateur de BD en manque d'inspiration décide de débarquer en Roumanie avec sa femme sur l'invitation d'un mystérieux correspondant...vous connaissez la suite...Niveau dessin et bien Dany est clairement plus habitué à raconter des histoires légères, voire coquines...du coup, il s'en donne à cœur joie et nous colle des cases-nichons un peu partout (là pour le coup, c'est en partie un mauvais choix de recrutement...tout ne lui incombe pas), les couleurs sont assez vives et soutenues, ce qui est souvent un peu agaçant voire agressif. Fort heureusement, il y a quelques fulgurances...mais bon, on est loin du niveau des tandems précédents, et ce n'est pas la fin ouverte en mode twist-haha-vous-croyez-que-c'est-fini-et-bé-non qui va arranger les choses...Une note finale décevante donc, mais consolons-nous en mettant en avant le niveau stratosphérique des deux premiers tiers de la série!

Huuuuum, subtil, élégant...ou pas...

Les trois tomes sont complétés par un guide, qui nous propose deux circuits ultra détaillés pour explorer la Roumanie et découvrir les lieux qui ont servi de décor à la légende. Une excellente initiative, qui pourrait bien donner quelques idées aux voyageurs...J'en profite pour conseiller quelques ouvrages à ceux qui souhaiteraient aller plus loin:


  • Dracula de Matéi Cazacu, véritable bible sur la figure historique de Vlad l'Empaleur...son auteur est un universitaire d'origine roumaine et membre du CNRS (payes ta crédibilité), le texte est donc un peu ardu mais vaut carrément le coup (on a aussi droit à pas mal de documents dont l'introuvable Capitaine Vampire de Marie Nizet, roman qui inspira Stoker et qui est français *cocorico+Marseillaise*)
  • Les Métamorphoses de Dracula de Denis Buican. Un peu plus général mais plein d'idées assez géniales.
  • Les Nombreuses Vies de Dracula de André-François Ruaud et Hervé Jubert. Biographie fictive du Comte, qui repose sur toutes les œuvres littéraires le mettant en scène autant que sur la réalité historique, une bonne introduction au personnage. La collection Bibliothèque rouge des Moutons Electriques est d'ailleurs très intéressante... 


Et bien sûr, lisez le roman de Stoker si ce n'est pas fait (ou relisez-le, au pire, vous le verrez différemment) et regardez donc les films le mettant en scène (peu sont vraiment mauvais alors faîtes-vous plaisir), surtout la version de 1992 de Coppola...

Coucou, t'as vu mon nouveau brushing?

dimanche 17 avril 2016

Zorn & Dirna


Auteurs: Jean-David Morvan (scénario), Bruno Bessadi (dessin) et Christian Lerolle (couleurs)
Maison d'édition: Soleil Productions
Date de publication: 2001-2012
Nombre de pages: 284

Dans un monde où la mort a disparu, deux enfants qui en ont tous les pouvoirs sont l'objet de toutes les convoitises. Car si les corps ne meurent pas, ils vieillissent et se décomposent...Zorn et sa soeur Dirna sont dès lors le seul espoir de délivrer les hommes de leur douloureuse immortalité.

Les éditions Soleil ont une solide réputation, amplement méritée, dans le milieu de la BD française. Responsable de l'émergence d'un grand nombre de grosses séries (tous ce qui touche au monde de Troy, Universal War One, Les Forêts d'Opale...). Mais, aujourd'hui, on va parler d'une perle peu connue du vaste catalogue de la maison.



Zorn et Dirna est donc une série de fantasy assez sombre en six tomes. On suit donc les aventures de la petite fratrie, qui cherche à utiliser à bon escient ses puissants pouvoirs dans un monde médiéval. Parce qu'un roi obsédé par sa propre fin l'a faite disparaître, la mort n'a plus aucun pouvoir, laissant tout les êtres vivants vieillir et pourrir sans fin. Seul les deux jumeaux peuvent la remplacer, chacun incarnant une facette de la faucheuse. Sur ce postulat de base d'une simplicité limpide, sa cache un univers particulièrement intéressant tant les idées sont poussées dans leurs derniers retranchements. Les champs de bataille se transforment en mouroirs où l'agonie est éternelle, les criminels sont forcés de décapiter les personnes depuis trop longtemps vivantes (ce qui fait que leurs âmes prennent place dans les corps de leurs bourreaux)... Avec un tel scénario, on pourrait s'attendre à un graphisme très ''mature'' et violent...et bien non. Couleurs chatoyantes, légères influences manga et traits rond et chaleureux contrebalancent efficacement la noirceur de cette histoire initiatique très dure et parfois absurde. On va pas trop en dire sur les multiples rebondissements de l'intrigue mais Dirna et son frère vont retrouver leurs parents respectifs de manière surprenante, formant une famille ''décomposée'' (titre du tome 4) et que le groupe ainsi constitué aura fort à faire pour rétablir l'équilibre dans ce monde en perdition.

Christian Lerolle 
Bruno Bessadi
Jean-David Morvan
Le travail de l'équipe sur cette série est excellent. Le scénario est inventif, utilisant admirablement les outils en sa possession, Morvan nous livre au final une histoire intéressante et bien plus profonde qu'il n'y paraît. Il nous offre beaucoup de trouvaille tout en maintenant une cohérence de tous les instants. Pour donner vie à ce monde étrange, Bessadi et Lerolle nous offrent des visuels chatoyants et accrocheurs, qui nous donnent l'impression de lire un livre de contes mis en images. Et c'est finalement ainsi que l'on peut résumer la série. Un long conte, avec ce que cela implique de messages et d'atmosphère effrayante (les multiples niveaux de lecture des ''contes de fées'' étant maintenant bien connus...). Une réflexion intéressante sur l'humain, la vie, la famille...et la mort, bien sûr.

Une série qui gagne à être lue et connue, dont une édition intégrale a été publiée en 2013.

samedi 31 octobre 2015

Les Cauchemars de Lovecraft





Auteur: Horacio Lalia
Maison d'édition: Glénat
Date de publication: 13 novembre 2014
Nombre de pages: 248

Une compilation de récits d'horreur du maître de Providence adaptés au format BD.


 
Horacio Lalia est un dessinateur argentin. Il est surtout connu pour ces adaptations de classiques littéraire d'horreur et fantastique. En vrac: Le chat noir de Poe, Les mystère de Londres de Paul Féval, et Lord Jim du grand Joseph Conrad (le gars qui a inspiré Apocalypse Now au travers de son ouvrage Au cœur des Ténèbres). Concernant Lovecraft, il publiera trois recueil d'histoire de 1998 à 2003: Le Grimoire maudit, Le Manuscrit perdu et La Couleur tombée du Ciel. Ils sont regroupé dans le bon gros omnibus qui nous intéresse aujourd'hui.




Coucou
Présenter Howard Philips Lovecraft me paraît nécessaire à ce stade. Né en 1890 à Providence, Rhode Island et mort en 1937 dans la même ville, il sera d'après Stephen King, un de ces plus fervents admirateurs, ''le plus grand artisan du récit classique d'horreur du XXeme siècle''. Homme étrange, pétri de contradictions (peur de l'étranger mais fascination pour l'exotisme, entre autre bizarreries intellectuelles) il fera de la littérature un vecteur d'une imagination malade, morbide et d'une inventivité spectaculaire. En 1925, il écrit le premier récit fondateur d'un mythe moderne, L'Appel de Cthulhu. A grands coup de sectes dégénérées, de scientifiques médusés et de créatures pleines de tentacules et de livres emplis de secrets innommables, il invente un bestiaire emblématique en un seul coup. Le début d'une série de récits tous plus incroyables et effrayants les uns que les autres.( L'Abomination de Dunwich, Le Cauchemar d'Innsmouth...) son œuvre ne se résume pas à ça puisqu'il fut plume-louée pour de nombreux auteurs, poète et journaliste.  Poète de la folie et de la terreur cosmique, raciste et homme du monde tout à la fois, il meurt dans la pauvreté, le dénuement et la solitude. Si il ne connaît pas de succès public de son vivant, il accédera à une immense notoriété post-mortem. Son influence sur le monde de l'horreur, de la SF, du fantastique et, disons-le simplement, de la culture populaire est impossible à mesurer (Del Toro rêve d'adapter ses Montagnes Hallucinées sur grand écran, on croise les doigts!!). Du cinéma à la littérature en passant par le jeu vidéo, on ne compte plus les créateurs qui ont fat référence au reclus de Providence, nourrissant leur travail des visions horriblement dantesques de Lovecraft...


C'est donc sur une version ''BD'' que nous nous penchons aujourd'hui. Avec 18 récits au compteur, le sommaire de cet épais tome noir est assez conséquent. On a droit aux bons gros classiques des familles (L'Appel, L'Abomination, La Couleur tombée du Ciel,Je Suis d'Ailleurs) et d'autres moins connus (Les Rats dans les murs...) Un sélection éclectique qui permet d'avoir un bel aperçu de l'univers Lovecraftien. Ayant découvert le bonhomme au travers de ces adaptations en BD, je les conseille fortement. Le style visuel se prête bien aux intrigues. Noir et blanc incisif, trait précis et tendance baroque donne de la profondeur au monde qui nous est lancé en travers de la figure. Une superbe introduction aux travaux d'HPL dans une édition luxueuse (le petit sélecteur de pages noir fait son effet et est bien pratique). Si vous voulez prolonger l'odyssée dessinée des terres méphitiques des Grands Anciens, vous pouvez aussi jeter un œil au splendide volume d'Alberto Breccia, au style très différent de compatriote. Un must pour les fans de Cthulhu et ses amis, et une bonne façon de rentrer dans la secte des adorateurs... Une saine lecture pour ce jour particulier...

dimanche 25 octobre 2015

Conversations avec Martin Scorsese

Auteur: Richard Schickel, Martin Scorsese
Maison d'édition française: Sonatine
Date de publication: 2010 aux USA, 2011 en France
Nombre de pages: 602

Une longue série d'entretiens avec un des plus grands réalisateurs américains où il sera question de cinéma, bien sur, mais aussi de bien d'autres choses...

Richard Schikel est un écrivain et journaliste américain né en 1933 dans le Wisconsin. Il a mis sa plume au service de grands titres tels que Life ou Time. Il est surtout un auteur prolifique, avec plus d'une trentaine de livres publiés depuis 1960. Spécialisé dans les biographies dont de nombreuses stars (Brando Eastwood) il a aussi écrit sur la peinture (The World Of Goya) et le tennis (The World of Tennis, ouais, il se foule pas pour les titres...). En 2010, il publie le livre qui nous intéresse...



Martin Scorsese est un des plus grands cinéastes au monde, n'importe quel cinéphile vous le dira. Né en 1942 à New York, il tournera plus d'une vingtaine de films (moyens, courts longs, docuentaires, live...) Son influence est inquantifiable et ses états de services impressionnants (Raging Bull, Les Affranchis, Taxi Driver...). Bref, un tel homme méritait que l'on se penche sur sa carrière et sa vie trépidantes. Cela donna lieu à un certains nombre d'ouvrages et documentaires (dont le très bon Scorcese On Scorcese). Aujourd'hui, il a droit à une superbe exposition à la Cinémathèque de Paris et une rétrospective sur Arte, toutes deux amplement méritées. On ne vous le présente donc plus... Mais ce Conversations...est probablement l'ouvrage le plus définitif que l'on puisse imaginer...

Fruit d'années de rencontres et de conversations, d'un travail d'archivage colossal (les nombreuses photos en témoignent), il nous donne avant tout l'impression d'une longue soirée passées entre deux vieux amis. 600 pages où l'on a droit à un nombre conséquent d'anecdotes inédites mais pas que. Les genèses de tournages et de projets homériques (le passage douloureux sur Gangs Of New York) mais aussi et surtout, un superbe portrait. Scorsese est aussi intéressant que ses films, et ce livre le montre avec éclat. On découvre son parcours surprenant, de son enfance dans les quartiers populaires de la Grande Pomme, en passant par ses errances spirituelles (il a failli devenir prêtre catholique...) et bien sûr le rock n' roll...On aborde les multiples facettes d'un créateur qui ne se limite pas qu'aux films de gangsters (bien qu'ils soient géniaux). On découvre ses multiples passions et centres d'intérêt (dont l'Histoire), qu'il est un lecteur vorace (il adore Marguerite Yourcenar, en particulier L'Oeuvre au Noir). Bref, père Marty nous raconte ses histoires, et on est absorbés par sa vision acérée et lucide du monde qui l'entoure, avides de revoir sa filmographie complètement folle (dont ses films ''spirituels tels que Kundun, La Dernière Tentation du Christ, ou ses documentaires et live consacrés à la musique populaire...). On embrasse toute sa vie et sa filmographie jusqu'en 2010. 

Sur le tournage de Kundun (1997)
 
Bref, c'est un beau moment de passion et de vie que nous offre Shickel. Le tout emballé dans une très belle édition française, au design sobre et au papier agréable. Si vous êtes admirateur du travail de Scorsese ou que vous soyez simplement cinéphile ou curieux, c'est une lecture fascinante et qui ne laisse jamais la lassitude s'installer. 600 pages d'or en barre... 
Avec Mick jagger sur le plateau de Shine A Light, live des Rolling Stone (2008)

 

jeudi 22 octobre 2015

Neuromancien

Auteur: William Gibson
Maison d'édition française: La Découverte (puis J'ai Lu en poche)
Date de publication: 1984 aux USA, 1985 en France
Nombre de pages: 319 en poche

Dans un futur proche, rempli de cyborgs et d'hologrammes... Case est un ancien ''cowboy'', un hacker d'élite. A la suite d'une arnaque qui a mal tourné, ses clients lui ont injecté une neurotoxine brisant son système nerveux, l'empêchant de se connecter à la matrice pour continuer ses forfaits. Mais, un jour, un contrat lui est proposé, et va l'amener bien plus loin qu'il ne l'aurait cru...

Joie de vivre
William Gibson est un écrivain de science-fiction américain né en 1948, en Caroline-du-Sud. Pendant son enfance, il devient un grand lecteur, du fait de sa solitude et de son inadaptation sociale, il s'efforce de se construire une ''personnalité lovecraftienne'' (un homme de goût, donc) Sa vie fut dure, il perdit successivement son père puis sa mère et se mit à galérer en devenant brocanteur. Puis, il tombe les livres de la Beat Generation (les auteurs qui, tels Jack Kerouac, ont bati la contre-culture dans les années 50). Ensuite, se réfugie au Canada pour échapper à une affectation sur le front vietnamien en 1972. Il voyage beaucoup, se marie et fait une découverte capitale à travers la musique punk. Ces deux éléments vont constituer les bases de son univers pour les décennies à venir. Il décide de devenir écrivain, commence par publier des nouvelles et, influencer par l'adaptation ciné de Blade Runner, il se lance dans son premier roman en 1983, le décisif Neuromancien.



Voilà pour l'homme, maintenant l'oeuvre...Neuromancien (acronyme de Neuro, Romancier et Necromancien) est tout simplement le livre manifeste du mouvement Cyberpunk. Mais c'est quoi le cyberpunk? Et bien, c'est un sous-genre de science-fiction qui met l'accent sur certains points, nombreux mais précis: IA, cybernétique (bah oui, c'est dans le nom...), transhumanisme, critique du capitalisme au travers des mégacorporations, réalité virtuelle...Bref, un bon gros morceau. Le nom est évoqué par la critique (Gardner R. Dozois , rédac' chef du Asimov Science-Fiction Magazine) au début des années 80 pour définir le nouveau genre que Gibson vient de lancer avec son chef d'oeuvre initial. Car oui, il s'agit d'un chef-d'oeuvre, d'un travail bref, mais séminal qui va chambouler un certain nombre de conventions. Car si on peut faire nos pinailleurs et faire remonter le cyberpunk au Frankenstein de Mary Shelley (l'être humain artificiel, plutôt futuriste, non?), c'est là que les choses sérieuses commencent...

Environnement cyberpunk classique

Mais revenons à nos moutons (électriques). On suit donc les errances de Case, hacker déchu qui semble laisser libre cours à une auto destruction pernicieuse (dans cyberpunk, y'a punk, n'oubliez pas ça...) dans les bas fonds de Chiba, au cœur d'une vaste mégapole japonaise. Les premières lignes sont d'ailleurs splendides et posent merveilleusement bien le décor: ''Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors service...''. Il louvoie dans une environnement ultra-criminogène (il y a un gros côté roman noir dans le roman et le genre auquel il appartient). Il fait la rencontre de la mystérieuse et dangereuse Molly, au service du tout aussi mystérieux Armitage, qui va lui proposer une offre qu'il ne saurait refuser...la récupération de ses capacités neuronales indispensables au piratage mais il devra s'acquitter d'une tâche herculéenne en échange, qui le mènera aux quatre coin du monde rée et virtuel et même au delà, le tout accompagné de Muetdhiver, une IA inquiétante...Ne spolions pas plus l'intrigue pleine d'ambiguïté et de retournements de situations. On visitera la Conurb, vaste métropole reliant les grandes villes américaines de la Côte Est, le Japon et certains lieux en orbite...cet univers est surprenant, riche, plein de petits détails dévoilés au rythme de multiples descriptions d'objets, d'armes, de mouvements sociaux, du cyberespace...

Vue d'artiste d'un Neuromancien en pleine action
Parce que oui, le mot cyberespace est né dans ces pages et Gibson a anticipé la création d'Internet (ouais, carrément). La contre-culture futuriste est très présente, souvent de manière extrême (terrorisme, modifications corporelles hallucinantes, et les rastas de l'espace!!) et on retrouve tout l'attirail des thématiques du genre, qui font partie des fondamentaux de la SF actuelle...Le style de Gibson est univers, vivant parfois psychédélique (influence de Philip K. Dick) et déroutant dans certains passages, mais le dépaysement induit est étonnement plaisant... On est happé dans un tourbillon, un concentré d'inventivité formelle très cinématographique, qui dévoile un fond fascinant, une tambouille qui fera date et continuera a influencer les créateurs encore aujourd'hui...

L'ombre de Phlip K Dick plane...
Car oui, l'influence de ce livre est tellement énorme qu'on devra y consacrer un ouvrage entier, voici donc une liste pèle mêle: Matrix, Akira, Deus Ex, Ghost In The Shell, Dark City, Equilibrium, le jeu de rôle Cyberpunk et tout le reste...bref, étant geek, on a les larmes aux yeux et la reconnaissance au cœur en lisant ce livre splendide. Son héros solitaire et manipulé, ses questionnements existentiels (réalité/virtuel, immortalité...) et sa créativité sans limites laissent pantois du début à la fin...Un classique aussi bref qu'immense, une pierre angulaire pleine d'étranges circuits imprimés.

Deus Ex Human Revolution, jeu vidéo sous influence gibsonienne
A noter, il s'agit du premier tome de la Trilogie de la Conurb (Sprawl Trilogy en anglais) dont Comte Zéro et Mona Lisa s'éclate sont les suites indirectes et méconnues...

dimanche 19 juillet 2015

Le Parrain


Titre original: The Godfather
Auteur: Mario Puzo
Maison d'édition française: Robert Laffont
Date de publication: 1969 USA, 1970 France 
Nombre de pages: 482

La sombre et fascinante saga de la Famille Corleone, grande organisation de la Mafia Italo-américaine...

Mario Puzo est un écrivain américain né à New-York en 1920 et mort à Long Island en 1999. Il grandit dans une famille napolitaine de Hell's Kitchen. Il s'engagera dans l'US Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale mais sera vite démobilisé à cause de ses problèmes de vue. Il est envoyé en Allemagne en tant qu'officier chargé des relations publiques au début de la Guerre froide. Il en tirera la matière de son roman The Dark Arena, publié en 1955. Il fera ensuite carrière dans le journalisme. Après la publication de The Fortunate Pilgrim (1965), son éditeur lui suggère de centrer son prochain roman sur la Mafia. La suite, on la connaît. Le Parrain est publié en 1969 et est un succès retentissant, qui donnera naissance aux énormes adaptations (surtout les deux premiers volets) par le jeune Francis Ford Coppola. On s'en tiendra là parce que cet aspect de son travail est bien connu. A noter toutefois que Puzo obtiendra deux Oscars pour son travail sur ces adaptations. Il continuera à écrire pour le cinéma, notamment les scripts des deux premiers Superman (vous l'avez pas vue venir celle-là hein?). Il consacrera sa vie à ses romans jusqu'au bout et en laissera certains inachevés. 

Une uchronie basée sur le sort de la famille Kennedy
 
Haaaaaaaaa, Le Parrain, beaucoup en parlent comme du meilleur film de tous les temps mais certains ignorent qu'il s'agit d'une adaptation. Et quelle adaptation!! Le roman original est particulièrement dense et riche et le film peine à suivre la cadence tant les personnages sont nombreux, fouillés et travaillés. On se croirait dans une version gangster de Game Of Thrones. Grosso modo, l'intrigue est la même que celle du premier film (avec en plus les flashback se focalisant sur la jeunesse de Vito). On découvre donc une famille en proie à de profonds changements alors que la Seconde Guerre mondiale se termine et que le fils prodigue, Michael, rentre à la maison. Son père, Vito est le chef de famille dans tous les sens du terme et doit faire face aux nombreux défauts de ses autres fils, Sonny et Fredo. La situation est d'autant plus critique qu'un marché avec un trafiquant de drogues pose des questions existentielles à ses ''hommes d'honneur'' qui doivent survivre dans un mode en plein changement. Le chaos qui va en résulter va tout balayer sur son passage et changer l'équilibre des forces du monde souterrain qui sape les fondations de la société américaine. Il est difficile de résumer tout ça pour ceux qui ne l'ont pas vu/lu et sans intérêt de le faire pour ceux qui connaissent bien cet univers. 

Une des choses qui frappe dès les premières pages c'est le nombre ahurissant de détails qui nous est balancé dans la tronche. La fameuse ouverture au mariage de la famille du Don nous présente ENORMEMENT de personnages, chacun avec leur histoire et leur personnalité qui sont fort bien esquissées. Certains sont d'ailleurs complètement abandonnés dans le film, et on comprend pourquoi, pas assez de place. La logique du livre et du film est de présenter un monde à part, en marge de la société respectable tout en étant au cœur de celle-ci. Tout est affaire de liens, de connexion, de famille et d'amitié. Ces liens inextricables sont aussi fascinants à suivre que les personnes qui les portent. Un peu à l'image du splendide visuel de la couverture que l'on doit au prolifique S. Neil Fujita (qui a signé nombre de covers iconiques du mythique label de jazz Blue Note) et qui sera repris pour les besoins des films. La famille Corleone est vaste et navigue aisément entre la criminalité et la respectabilité, ce qui la rend ambiguë au possible, donc passionnante à découvrir. On prétend que Puzo s'est inspiré de la réalité de la communauté Italo-américaine pour dresser ce portrait, et il est vrai qu'il sonne authentique. Sur le plan criminalistique, on peut dire que ça tient la route, on a droit à une image, certes fictionnelle, mais très crédible du monde de la Mafia. Il a introduit un grand nombre de termes propres à celui-ci au grand public: omerta, consigliere, Cosa Nostra... On peut s'amuser à faire le lien avec de véritables mafiosi (Lucky Luciano, Meyer Lansky...) et ceux faits de papier de Puzo. D'ailleurs, le livre fut une des sources d'information de certains juges travaillant sur les affaires de crime organisé de l'époque. 

 
Au niveau du style, on est saisi par l'ambivalence de Puzo. Les scènes de violence et de sexe (assez nombreuses, souvenez-vous, GoT...) sont crues et graphiques tandis que lorsqu'on touche aux émotions et sentiments des personnages, les choses se font bien plus subtiles. La connaissance qu'à l'auteur de l'âme humaine est un outil redoutable qui lui permet de créer des êtres incroyablement ''vrais'' et contrastés. En ce sens, cette alternance offre un contraste fort appréciable et confère encore plus de force et d'épaisseur à l'univers qui nous est livré. En termes de rythme, on passe souvent d'un personnage à l'autre et on voit du pays (New-York, Los Angeles, Las Vegas, la Sicile...) ce qui maintient constamment l'intérêt. On a presque l'impression de livre un roman feuilletonnesque, bien qu'il ait directement été publié en un seul tome. 


Portrait de famille...
Au niveau du propos, difficile de vraiment savoir de quoi il retourne. Puzo voit ce travail comme une simple histoire de mafieux, mais il y a beaucoup de thématiques sociales qui sont abordées:sexisme, racisme, valeurs traditionnelles, communautarisme... Le livre en dit beaucoup sur la société américaine de l'époque sans donner de leçons ou se transformer en pamphlet. On pourrait l'accuser d'être complaisant vis-à-vis de la Mafia, ce qui n'est pas tout à fait faux mais aussi plus complexe. Vito Corleone est présenté comme un modèle d'honneur et d'intégrité mais n'oublions que les points de vue exprimés sont ceux des personnages, pas de l'auteur. Il est donc difficile de savoir où on nous emmène et chacun à sûrement sa vision du livre. Il se peut tout simplement que Puzo ait juste voulu faire une histoire populaire de brigands magnifiques...Quoi qu'il en soit, c'est une saine lecture, très plaisante et divertissante avec un style racé et affirmé (auquel la traduction confère une petit côté désuet appréciable)

Un must que tout cinéphile se doit d'avoir lu. Et pour les autres, un petit séjour dans les souterrains criminels à ne pas rater.